Commentaire d’œuvre – Aquarelle

1989 laurent Brunet

Pan de végétation, ciel, humidité – Aquarelle rehaussée de pastel maigre, blanc, acrylique et crayon. 13,5 x 20 cm, Août 1981 [ n° 17 ]
Je me propose de commenter une aquarelle de Romathier, ce qui est un peu une gageure par rapport à une pratique sérielle. Ici, le sens du mot  » série  » mérite d’être explicité ; on a affaire à un ensemble de travaux similaires en tous points : même technique, même format et puis implication face à un même  » motif « . Romathier lui-même parle d’imprégnation quasi obsessionnelle face à la nature. Ainsi nous ne verrons pas les seize travaux qui précédent celui-ci — numéroté 17 , pas plus que ceux qui, sans doute, n’ont pas manqué de lui succéder. Face au même  » coin  » de nature, situé au même endroit et dans la même position. Cette numérotation nous apprend plusieurs choses. Que nous sommes face à un fragment du travail, mais fragment signifiant puisque retenu par le peintre parmi d’autres. Encore ceci : le peintre travaille beaucoup, rapidement, mais contrairement au lavis, ce travail présente une complexité qui est visible par la superposition des traces autant que par la diversité des techniques employées. Travail intense, attentif, à la fois jaillissant et pulsionnel, et minutieux. La taille du format est ici importante, car elle évite une déperdition et autorise une transcription plastique rapide et concise ; il en résulte un travail condensé et riche d’évocations.
On peut tout naturellement considérer ces aquarelles comme une fin en soi, l’émotion esthétique qui se dégage de leur inimitable fraîcheur en témoigne. Mais il nous faut aussi considérer que ce type de travaux trouve une nouvelle raison d’être. En effet, ainsi qu’il a été mentionné dans l’Avant-propos, les aquarelles sont utilisées ultérieurement comme matériau pour la réalisation de peintures de plus grand format.
On ne perdra rien à réfléchir quelque peu sur le titre de cette aquarelle, quoiqu’il fut donné très librement, aisément, dicté — semble-t-il — par la sensation que continue de produire, pour le peintre, cette image longtemps après sa genèse. L’expression  » pan de végétation  » nous indique l’origine du motif, tout autant qu’elle nous prévient du fait que nous n’en  » voyons  » qu’une partie. Ainsi en va-t-il souvent ( sinon toujours ? ) chez Romathier qui s’attache à rendre la plénitude par le détail. La partie qui contient le tout ? Pas tout à fait, ce serait là une image mentale, une figure de style ; à la fois trop sèche et trop intentionnelle. Il s’agit plutôt d’évocation : ce  » coin de nature « , c’est avant tout une histoire d’amour, et donc pas une figure idéale de  » l’amour de la nature  » mais un sentiment d’affection pour tel caillou, telle haie, tel chemin etc… À regarder l’aquarelle nous ne saurons jamais à quel type botanique appartient le motif, source de l’inspiration du peintre, mais nous pouvons sentir ce qu’a enclenché ce motif dans son affect. À ce moment le geste est cette traduction d’une émotion intime. Cette traduction plastique ne saurait être complètement spontanée, ni totalement maîtrisée. Il y a besoin d’un subtil équilibre qui donne à l’image une cohérence globale. Ne serait-ce que par les impératifs de la technique qui nécessite plusieurs passages, entrecoupés du temps de séchage etc… Ce qui me semble caractériser la peinture de Romathier et plus particulièrement ses aquarelles, c’est cette conservation de la fraîcheur, de la surprise initiale, malgré la succession des étapes de la réalisation picturale. Quelles sont ces étapes ? Sans qu’il soit possible d’en déterminer l’ordre avec rigueur, nous pouvons facilement en distinguer plusieurs parce que le support n’est pas surchargé à outrance ; et qu’en somme la plupart des interventions nous demeurent visibles. C’est comme si le processus pictural conservait sa transparence ( au sens propre il y a un rapport analogique avec la qualité matérielle du médium ). J’ai dit qu’il n’y avait pas de surcharges, mais il y a des  » sur-passages « . Le tracé du fond bleu fut délavé, une partie du tracé noir — qu’on hésite à qualifier de  » forme  » parce qu’elle ne se distingue pas précisément du fond — a sans doute été effacée. À des gestes amples, dus à un outil large  succèdent d’autres plus acérés : biffures, grattages. Il y a donc une relative opposition entre des étendues de couleur diffuses, aux contours doux, quoique sans mollesse ; quelque chose de dense et sombre, et, ces tracés incisifs, énergiques qui confèrent une transparence, un autre ordre diaphane emprunt de vivacité. Cette conjugaison de surfaces et de traits, de fusions et de rayures produit une tension dynamique, sans laquelle lumière et ombres ne seraient que formes alanguies ou exaspérations nerveuses, dépourvues de vie, de vitalité. Cette vigueur ne saurait être puisée dans un seul examen du seul motif précité ( végétation ici, ailleurs caillou ou chemin ), examen laborieux, méthodique, ennuyeux pour tout dire.
Si nous revenons à la suite du titre de cette étude :  » ciel, humidité  » nous comprenons intellectuellement ce que la peinture nous fait sentir ; le motif est appréhendé dans son environnement. Plastiquement le bleu revient devant le noir, comme l’atmosphère quoiqu’invisible entoure toute chose. Et peu importe que l’humidité soit celle de la nature extérieure, ou celle du médium, parce que le support effectivement humide qualifie ainsi les choses de toute façon.
Fragment, le pan de végétation ? Ou bien, écho d’un lieu et de son atmosphère ? Ce que le regard autant que le mot tendent parfois à fragmenter, dans la tentative de saisir le réel, est ici restitué dans son unité. Le motif, la chose demeurent insaisissables comme forme isolée, identifiable. Le terme  » végétation  » est à cet égard explicite, d’ailleurs il s’agit plutôt d’une effusion végétale. La chose ( végétation ) premièrement appréhendée comme fragment ( pan ) est restituée comme un tout par la prise en compte du lieu et de son ambiance ( humidité et ciel ).

Au fond la peinture de Romathier fait écho à cette simplicité de la nature qui réclame d’être perçue dans son ensemble, ce qui ne veut pas dire qu’elle livre sa profondeur au premier regard. Tout comme la nature, son mystère s’approfondit dans le même temps que notre regard attentif prend patience à y découvrir ce que nous savions déjà, ce que nous ne saurons jamais. La danse secrète et belle des éléments accordée au rythme intérieur du cœur humain lorsqu’il se laisse émouvoir et surprendre.

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