Commentaire d’œuvre — Lavis

1989 Laurent Brunet

Lavis – Encre de chine et brou de noix 28 x 48 cm, Été 1986.

Les feuilles de papier qui servent de support pour les lavis sont ainsi préparées : chaque feuille est pliée en quatre afin d’éviter un déchirement lors du trempage dans l’eau sucrée. Lors d’une exposition de Lavis, ceux-ci une fois encadrés, ce pli devient presque imperceptible, mais il participe à l’élan du geste créateur.
Le peintre ne s’en sert pas comme d’une grille de composition, mais plutôt comme un prétexte ludique à l’approche du format. Les quatre parties jouant entre elles, le peintre s’évertue à produire une juste relation entre celles-ci. Comme Romathier travaille toujours face à son format ( sans jamais le tourner ) et que ce positionnement présente pour lui une importance certaine ; une analyse de son travail se doit de prendre en compte ce sens spatial, sans quoi on risquerait d’aboutir à un contresens !
Sur ce lavis apparaît à première vue un geste unique – ou un type unique de gestes : il prend naissance dans le coin gauche pour y retourner après avoir décrit une boucle qui va frôler le centre du format.
C’est tout, c’est simple, mais c’est aussi beaucoup dire en peu de moyens. Autour de cette forme courbe demeure l’espace du support vierge. Toutefois cette clarté semble frémir de cette intrusion fugitive : si la trace sombre demeure, nous savons aussi spontanément qu’un retrait a eu lieu simultanément à l’acte du tracé. Le pinceau, la main se sont avancés, puis retirés : n’est-ce pas le sens de ce repli sur elle-même de la forme sombre ?
Ainsi le peintre nous livre, au moyen d’une économie exemplaire, le maximum que l’on puisse montrer d’un geste  » qui ne se complaît pas dans sa graphie « . Ne sent-on pas que ce geste, cette trace d’un geste, témoigne de bien autre chose qu’un désir ornemental, il ne s’agit nullement ici de faire joli. S’agirait-il de faire peur ? J’ai parlé du frémissement du support ; la courbe sinueuse plus fine qui se déploie, dédoublée du tracé épais et noir, semble une ride : un plissement vibratoire — mais qui tremble ? Le noir envahisseur ou le  » blanc  » envahi ? Et que veut dire l’un à l’autre ?
Nous avons le sentiment que l’essentiel n’est plus là, que quelque chose aurait eu lieu comme un rapt : quelque chose qui dépasse la vitesse ordinaire de la pensée.  » On  » a capté quelque chose,  » on  » en témoigne simplement par un mouvement d’avancée puis de retrait. Mais aussi, suggérons que le support n’est qu’un fragment : par la vertu d’un cadrage efficace nous est montré le lieu de l’entrée en scène du geste et sa sortie tout aussi brève. C’est simplement le virage qui nous est donné ici à voir. Virage autour de quoi ? Un geste dans le vide, seulement pour lui-même, non. Il y a ici une sensation d’urgence, de nécessité. Quelque chose qui ne s’offre jamais deux fois de la même façon, qui est en quelque sorte intouchable. Virage du noir autour du blanc ( petit triangle clair au milieu du noir ), mais si le noir cerne le blanc, celui-ci l’englobe pour finir.
Virage — rivage : noir et blanc s’entrechoquent, s’entremêlent…
Intention ?
Désir ?
Poursuite ?
Et si ces mots étaient trop pauvres pour nous parler de la quête plus essentielle d’un simple geste. Geste comme la chanson de Geste. Geste héroïque en ce sens, donc.
Et puis si nous approchons encore : une attention plus fouillée, un autre regard nous découvrent un autre geste, une autre vitesse : accident, hasard formel, ou intervention plastique ? Dans la partie basse du tracé noir : l’empreinte d’une main, celle du peintre bien sûr. Pour éclaircir ce qui est trop obscur, arrêter, calmer l’impétuosité du geste premier ?…
La main est là : empreinte réelle ou fantasmatique, elle entre dans la forme sombre, elle s’y pose, s’y arrête et s’en détache aussi sûrement que le geste se repliait sur lui-même pour sortir du champ visuel sans figer les choses. La main présente parfois un aspect symbolique de protection lorsqu’on représente sa forme en silhouette. Que s’agit-il de protéger, sinon la main elle-même, de son intrusion fugace antérieure : main statique talisman de la main dynamique. Ou peut-être main gauche / main droite… Main comme signature, ou empreinte comme emprise : prendre possession de ce qui s’est déjà échappé. La sensation fugace, instant d’éternité, à la vitesse de l’éclair. L’éclair, c’est bien connu, lorsqu’il surgit des ténèbres accorde un instant d’éclaircie ; un instant unique et insaisissable.

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